REGARDS sur l'ajisme hier et aujourd'hui

Bulletin d'information des Anciens et Amis des Auberges de Jeunesse Rhône-Alpes

n° 36 Mars 2001

Voici un numéro qui à innové en proposant des caractères plus gros dans la formule papier. Nous ne donnons que les textes et pas de dessins pour ne pas alourdir la consultation. Certains dessins seront donnés en annexe éventuellement sur une page spéciale qu'on pourra consulter ou non. Abonnement 40 F par an mais voir la rubrique générale publications.

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Sommaire de ce numéro 36

01) Edito et prochaines rencontres
Vie de l'Anaaj Rhône-Alpes
02) Compte rendu d'AG
Tourisme à la manière ajiste
03) Rencontres, Chamonix
04) Découverte des Côtes du Rhône avec la Borie et les Marseillais
05) Aux quatre coins de l'Hexagone
Ajisme et Société
06) Planning Familial : Etienne-Emile Baulieu
07) Point de vue de Lucie Bloncourt
Histoire des Auberges de Jeunesse
08) AJ de Grenoble
Histoire de l'ajisme
09) Simone et le groupe de Joigny
10) Et toi, fils de la terre (Eliane Laugero)
11) Paul Couzon et la guerre d'Algérie
Histoire de l'ajisme : les grands témoins
12) Salut Victor ! (db)
13) Marc Paillet nous a quitté (Ch. Jourdanet)
Histoire de l'ajisme : la période de la guerre
14) Corvée de bois à la Féclaz (Miche Dumaz)
15) Berg Frei ! (Pierre Jayer)
Sommaire Sommaire, Autocollants, etc…
16) Petites annonces : Années mémoire
17) Publication : Parcours de Pierre Rasquier
18) Histoire d'en rire
 

Prochain numéro, si on a la place et si les articles sont prêts :

Dans le prochain numéro

La Fuaj aujourd'hui, CR de la Rochelle, comptes rendus de lecture, vos articles, la Palestine, etc…

 


01) Edito

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Un Journal en évolution

Notre journal évolue comme nos lecteurs peuvent s'en rendre compte : nous essayons en particulier de répondre aux critères d'agrément de la Commission Paritaire de Presse. Cet agrément nous permettra d'avoir un coût d'envoi réduit, donc un meilleur équilibre financier. Ceci devrait aussi nous permettre, pour un prix d'envoi moindre, d'avoir plus de pages et d'utiliser des caractères plus gros donc plus lisibles (ce que j'ai commencé à faire dans ce numéro) et d'insérer plus d'illustrations si les copains qui nous écrivent pensent à joindre photos et dessins.

Bien sûr le contenu peut difficilement être toujours d'une grande qualité … mais nous souhaitons que nos lecteurs participent le plus possible. C'est chacun d'entre nous qui par sa participation à cet œuvre collective pourra lui garder sa richesse. Nous avons dans ce numéro quelques articles remarquables et nous espérons qu'ils te plairont. N'hésite pas à réagir et nous dire ce que tu en penses.

Daniel Bret


02) Vie de l'Anaaj Rhône-Alpes

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Compte-rendu de l'Assemblée Générale du 2/2/2001

Daniel Bret

25 présents à cette AG qui s'est tenue à l'AJ de Grenoble. L'ordre du jour traditionnel permettait de faire le tour de nos activités passées et à venir.

1- Rapport moral

- Site Internet mis en place par Daniel Bret et apprécié par les Directeurs d'AJ qui y trouvent la mémoire de leur association,

- Répertoire en attente.

- Ré-édition d' "Opération Amitié" qui va se réaliser sous peu tout comme

- Ré-édition de l'Histoire des Auberges de Jeuneese en France de Lucette Heller. Plus de 40 commandes.

- Entretiens vidéo un peu au point mort actuellement. Un projet de convention avec la FUAJ est à l'étude. Le débat montre qu'il faut parler des AJ qui ont existé dans notre région.

- Carnets Cassettes Chants. Les ventes on diminué. Il nous reste un stock suffisant. Deux projets en cours : compact disque et récapitulatif global. On prévoit des ventes à la Rochelle.

- Bulletin. Contenu apprécié. L'agrément de la Commission Paritaire des Papiers de Presse devrait améliorer l'équilibre financier.

- Rassemblements, Cartes M Groupe délivrées à quelques dizaines copains cette année.

Les Rhône-Alpins ont participé à plusieurs rassemblements régionaux : Lille, Loire Atlantique, Sud-Ouest, Fontaine de Vaucluse. Le séjour en Corse et la balade sur le Canal du Midi furent aussi très appréciés. Rencontres d'Annecy et d'Aix les bains réussies malgré les difficultés.

Ce rapport moral est discuté au fur et à mesure et adopté à l'unanimité.

 

2- Rapport du trésorier (db)

le report de l'AG à cette époque permet de mieux coller aux exercices comptables.

Compte de fonctionnement déficitaire ce qui correspond à des investissements (carnets en réserve ou matériel servant plusieurs années) devrait être mieux équilibré par la suite. Les copains apportent un soutien remarquable lors du renouvellement de leurs cotisations et abonnements.

Les réviseuses aux comptes proposent de donner quitus au trésorier. Rapport adopté à l'unanimité.

 

3- Orientations

AJ de Grenoble

Olivier nous rend visite et on le remercie vivement de son accueil. L'AJ va être démolie dans deux ans pour une nouvelle construction. On peut voir l'esquisse dans le bureau et faire des suggestions.

Cotisations et abonnements

Carte M Groupe semble faire plaisir à quelques copains. Béton s'en occupe en liaison avec l'AJ de Grenoble.

L'agrément de la Commission paritaire implique une gestion équilibrée. Il est décidé de porter l'abonnement à 40F et de maintenir l'adhésion de couple à 10F, tout en continuant d'appeler les copains à un versement complémentaire de soutien. Unanimité.

On nous demande un apport au fonds de "la Mémoire Ajiste" qui organise les rassemblements. Un débat s'engage qui arrive aux conclusions suivantes, sauf de plus amples informations :

a) il semble difficile de demander aux copains qui ne participent pas aux Rassemblements de payer une cotisation complémentaire à cet effet,

b) il semblerait normal que les Rassemblements eux-mêmes permettent d'arriver à s'équilibrer,

c) s'il y avait difficulté, l'Anaaj Rhône-Alpes serait prête à intervenir pour apporter une contribution,

d) cela impliquerait une information plus complète sur la gestion de ce fonds, éventuellement une co-gestion.

Ces conclusions sont adoptées à l'unanimité.

 

Rassemblements extérieurs

Rasteau : db appelle les copains à participer. Il n'y a pas beaucoup de Rhône Alpins.

Rassemblement du Sud-Ouest : début septembre.

Rassemblement de la Rochelle :

db donne les chiffres apportés par Rémy : il y a 253 inscrits à ce jour, dont 17 pour Rhône alpes.

Rassemblement de Ronce les Bains : juste après la Rochelle. Les Bret vont y aller.

 

Rassemblements Rhône Alpes

Rassemblement unique pour Rhône Alpes ouvert aux copains des autres régions. Cela semble approuvé mais en fait on envisagera d'autres possibilités. On essaiera de donner plus de précisions quant aux prochaines rencontres.

6/7 Octobre 2001 . Chamonix.

Daniel Bret doit voir sur le principe avec Pierrot Slemmet le père aub. René Mansey accepte de s'en occuper. Il apparait qu'un lieu mythique comme celui là devrait trouver des échos.

8 Décembre 2001 Sortie sur Lyon

réveillon à la manière des Nantais. René Mansey propose d'avoir cette rencontre à partir d'Aix les bains par exemple (point moyen) et de partir en car. Date limite pour les inscriptions le 1er septembre.

Sortie Ski aux Deux Alpes fin Avril :

Béton se renseigne. Ce serait en petit comité sans doute.

Voyage à Djerba :

contacts avec les Ajistes Tunisiens et le père aub' qui a travaillé à Grenoble et les Anciens Ajistes Tunisiens via l'Association Tunisienne des AJ en liaison avec l'AJ de Grenoble. Jeanine Douart et Maurice Gas sont d'accord pour s'en occuper.

Ce rapport d'orientation est adopté à l'unanimité.

 

 

4- Elections.

L'équipe sortante accueille Sylvain Renaud.

 

5- Prochain CA

AJ de Vénissieux 19 Avril 2001. Contacts à prendre : Doudou.

L'AG se termine par un repas de crêpes auquel participent d'autres copains. Nous étions une trentaine.

 

6- AG extra-ordinaire

Il est proposé de modifier les statuts afin de rendre plus clair notre rôle d'éditeur en ajoutant : "Cette association a pour but… d'assurer, par tous moyens appropriés, la diffusion de sa documentation propre (en particulier édition ou ré-édition de documents d'actualité ou relatifs à l'histoire des auberges de jeunesse).

Cette proposition est adoptée à l'unanimité.

 

Le rapporteur Daniel Bret .


03) Tourisme à la manière ajiste

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Rencontres : il faut s'inscrire…

L'Anaaj Rhône-Alpes une fois encore te propose des rencontres qui devraient nous permettre de vivre de bons moments "ajistes". Certains ont du mal à prévoir à l'avance leur participation à tel ou tel projet, se disant : "on ne sait pas comment on sera dans six mois ou un an…" Quel raisonnement pessimiste… et même si on doute de sa santé, comment les copains "organisateurs" peuvent-ils mener à bien le projet si personne ne s'inscrit ou si les inscriptions n'arrivent qu'à la dernière minute…

Alors pour une fois encore fais un petit effort et renvoie nous la fiche ci-jointe pour indiquer si tu es intéressé(e). Cela nous permettra de te transmettre des informations complémentaires le moment venu.

Je te rappelle ci-dessous les rencontres auxquelles tu peux participer :

  • Sortie Ski aux Deux Alpes. fin Avril : voir Béton.
  • Rassemblement Sud-Ouest, Aubrac, les 8,9,10 Septembre 2001.
  • Rassemblement Rhône Alpes Chamonix 6/7 Octobre 2001. voir détails ci-dessous
  • Sortie Réveillon Lyon 8 Décembre 2001
    • A la manière des Nantais mais avec les illuminations de Lyon. Départ d'Aix les bains par exemple (point moyen) en car. Date limite pour les inscriptions le 1er septembre.
  • Voyage à Djerba. dans la deuxième quinzaine de septembre 2001
    • Jeanine Douart et Maurice Gas préparent cela en liaison avec nos amis tunisiens.

    db

Venez avec nous, venez avec nous…à Chamonix !

Combien d'anciens ont encore un souvenir ému de leur découverte de la neige à l'AJ de Chamonix… les Pélerins, lieu mythique dont on retrouve encore quelques photos dans les collections de copains parisiens ou alpins… Pourtant cela a bien changé, la vallée a été pendant un temps complètement dégradée par la circulation intense des poids lourds, avec la hausse de la température le glacier des Bossons n'est plus à la porte de l'AJ… et puis, dans le positif, l'équipe FUAJ mené par Pierrot Slemet, le Père Aub', a créé une nouvelle AJ, à proximité de l'ancienne, qui mérite le détour. Et, cadeau extraordinaire, Pierrot accepte de nous ouvrir son auberge bien qu'il soit en période de congé pour les dates que nous lui avons proposées : les 6 et 7 Octobre 2001 et peut être un jour avant et après… selon vos demandes.

Ainsi, le problème des lits superposés est réglé : il y aura suffisamment de lits pour que ceux ou celles qui trouvent qu'escalader le lit du haut n'est plus de leur âge, soient rassurés. De la même manière vous pourrez découvrir un certain confort sanitaire…

Enfin, notre spécialiste de la montagne, René Mansey, a déjà réfléchi à des activités adaptées, utilisant par exemple le petit train pour aller sur les sommets, permettant à ceux qui apprécient encore l'effort de la montée ou préfèrent la descente, de choisir leur mode de déplacement. René est actuellement aux Kerguelen… mais sois sûr que dès son retour il va affiner le programme et nous t'en tiendrons informé si tu es inscrit(e)… Je pense aussi te faire une surprise pour une des soirées avec une animation chants hors du commun…

Daniel Bret


04) Tourisme à manière ajiste

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Découverte des Côtes du Rhône avec la Borie et les Marseillais

 

Nous étions six de Rhône-Alpes à participer à la rencontre de Rasteau organisée par Eglantine… Logement dans la tradition ajiste (lits superposés) améliorée (des boxes) nous étions reçus gentiment par Andrée, une ancienne institutrice et ajiste.

Le premier jour on est parti de Gigondas, un nom qui sonne bien et après avoir gagné un petit col entre les Dentelles de Montmirail sud et nord on a attaqué un petit sommet depuis lequel on avait une vue superbe sur toute la vallée des Côtes du Rhône au nord-ouest, le Ventoux vers l'Est et les Dentelles principales derrière nous, au sud. On est rentré en suivant une crête assez facile, et même Béton, handicapé par ses articulations récalcitrantes, a suivi courageusement.

Le soir, veillée au coin du feu animée par Marcel Andujar et ses copains, toujours aussi bons.

Le lendemain, on est parti sur Séguret. Un peu de retard avec un copain qui ne retrouve pas ses clés… on ne dira pas qui. Visite du village un peu désert, puis montée au château en ruines qui surplombe le village. Là commence la folie des asperges… les copains du sud et surtout certaines ont le coup d'œil meurtrier pour ces plantes et les repèrent à un kilomètre de distance (voilà que je deviens un peu marseillais). On apprend vite avec l'aide de Gisèle et ses amies et le soir on aura trois belles omelettes préparées par Rémy et Irène à se partager pour l'apéro arrosé au Rasteau !

Mais on ne va pas au bout de la promenade car la pluie menace, on aura cependant le temps de jeter un coup d'œil, grâce à Jean-Jacques, sur le Théron, l'ancienne AJ tenue par Marie-Rose Achard.

L'après-midi on va voir des projections de diapositives dans une carrière près de St Restitut. On est un peu déçu, mais la suite sera une visite à la cave de la Girardière où la dégustation sera excellente. 

Le dernier jour. Le ciel est plutôt couvert et l'on fait le circuit des vignes à partir du Centre d'accueil. On peut ainsi mieux comprendre l'environnement. Francis qui a vécu sa jeunesse à Rasteau est tout heureux de nous guider. Un livret édité par le Centre permet une lecture plus scientifique.

On repartira avec quelques gouttes de pluie, après un bon repas au Centre et nos remerciements à Eglantine.

Daniel Bret

 

(on trouvera une autre version "à la marseillaise" de ces journée par Marcel Andujar dans le bulletin des Marseillais et dans l'encart de notre numéro 39.


05) Tourisme à la manière ajiste

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Aux quatre coins de l'Hexagone

On ne pourra pas, faute de place, citer tous les articles des différents journaux des Anaaj de France. Je reprendrais ici simplement ci-contre le dessin superbe de Marcel Andujar dans le dernier bulletin du groupe de Marseille et ne ferai que citer brièvement :

 

Amicale Poitevine des Anciens des Auberges de Jeunesse: n°44 : raconte les dernières sorties, et publie le programme 2001. Responsable : Paname (Jean Ringenbach)

 

Les Anciens de Marseille : annoncent leurs prochaines sorties (déjà les baignades) et Rémy fait le point sur la Rochelle : 280 Ajistes enregistrés ! Des chansons pour ce rassemblement. Et puis leurs récits à la manière marseillaise que j'aurais aimé reprendre ici pour l'amusement de nos lecteurs. Responsables : Rémy et son équipe. Dessinateur : Marcel Andujar.

 

Petits Echos de notre AJe de Midi Pyrénées n°22 raconte le Rassemblement de Lagraulet et quelques autres sorties, et annonce le programme de printemps de Toulouse. Responsable: Jean Chanabé.

 

Notre Amitié 2001 : un solide numéro, avec des articles sur la vélocypédie, la robe de soie, les serpents, les copains partis, etc et le pavé des sorties programmées. Responsable : Guy Brenier.

 

L'Ancien Ajiste de Loire Atlantique : plus succinct, mais toujours des rencontres sympas : La Salle Vasse, St Laurent du Just, St Malo du Bois. Responsable : Claude Fitamant.

 

Les Anciens de la Borie, mis en page par Eglantine, une parution légère mais régulière qui raconte les sorties et en propose d'autres. Toujours agréable à lire.


06) Ajisme et Société

 

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Planning Familial : Etienne-Emile Baulieu

Le hasard fait parfois bien les choses, ainsi nous revenons dans ce numéro sur le planning familial, mais pour évoquer un des grands savants biologistes de notre temps : le professeur Etienne-Emile Baulieu. A l'origine un courrier de notre ami René Holvoët que j'ai dû garder un certain temps "sous le coude" comme on dit, au point que René s'est demandé quelle type de censure je pratiquais… En fait, cela me posait problème de publier un texte mettant en cause, même de manière positive, quelqu'un qui n'était pas forcément d'accord. J'attendais donc l'occasion de poser la question à notre illustre ancien des AJ d'Annecy. René m'avait dit que la majeure partie des informations qu'il nous donnait étaient tirées de la biographie officielle du Professeur Baulieu, un ouvrage remarquable malheureusement épuisé : "La Génération Pilule". Mes contacts avec le Planning Familial de Savoie m'avaient permis de connaître l'adresse où contacter celui-ci mais je n'avais pas encore fait le pas lorsque René me prévint que le professeur Baulieu passait à la télévision dans une émission du matin : "Thé ou Café"*. J'ai alors regardé cette émission et découvert un homme simple, direct, engagé et susceptible de comprendre ma demande. Je lui ai donc écrit et nous avons pu nous mettre d'accord sur un texte comportant quelques petites modifications. Dans la foulée j'ai pu lire le livre "La Génération Pilule" qui m'a conforté dans l'idée que cet homme était vraiment remarquable. Mon dernier entretien avec lui me laisse espérer que son éditeur va ressortir l'ouvrage dont tu trouveras une critique (enthousiaste) ci-après.

On notera qu'avec l'arrivée de Bush Junior au pouvoir le combat du professeur Baulieu risque de devoir reprendre…

 

Étienne-Émile Baulieu

La vente de la "pilule du lendemain" vient d'être autorisée aux USA (elle avait été autorisée en 1988 en France). C'est avec plaisir que j'ai appris que notre ancien camarade des Cam'Routes avait gagné son combat contre les intégristes religieux d'outre-Atlantique.

Je viens de retrouver Denise Collinet, qui avec son mari René, éditaient le journal clandestin "Savoie Ajiste" pendant l'occupation. Nous égrenions nos souvenirs sur Étienne-Émile et ses deux sœurs : "Ils étaient si gentils" me dit-elle. La famille Blum, d'origine juive, quitte Paris en 1942. Étienne-Émile poursuit ses études au Lycée Champollion de Grenoble. Il y milite au F.J.P. (satellite du Parti Communiste) qui mène, entre autres, des actions contre la Légion et la Milice. La famille juge prudent de se réfugier à Annecy et de s'appeler Baulieu. Émile (c'est son nouveau prénom) plus connu alors sous le nom de Milo et ses deux sœurs adhèrent au groupe ajiste d'Annecy. Il poursuit ses études au Lycée Bertholet. C'étaient des copains très agréables. Puis Émile entre dans un groupe de F.T.P.

Au retour à Paris, les Baulieu reprennent leurs études. Étienne-Émile milite au Parti Communiste qu'il quitte, déçu, lors des événements de Hongrie en 1957. A trente cinq ans il commence ses travaux sur les hormones pour aboutir en 1980 à la mise au point de la pilule RU 486. Agressé par les "taliban" lors d'une conférence, malgré ces actes imbéciles il n'en continue pas moins sa lutte pour l'amélioration de la condition féminine.

René Holvoet. Ancien responsable des AJ en Haute-Savoie pendant la période 39/45

* On peut aussi me demander une copie de l'émission citée.

 

"Génération Pilule"

J'ai beaucoup aimé cet ouvrage des Editions Odile Jacob, épuisé selon mon libraire, mais qui risque de reparaître si Étienne-Émile Baulieu arrive à persuader l'éditrice. J'ai aimé la clarté des explications données par l'auteur sur des aspects scientifiques de ses recherches, j'ai aimé aussi la manière dont il se situe dans ce monde scientifique par ses parents, puis par ses contacts avec de grands maîtres comme Pincus et quelques autres, enfin par ses combats contre les mesquineries de certains collègues, ou même contre le groupe Roussel-Uclaf lorsque celui-ci décide de ne pas diffuser partout la pilule RU 486.

Ses analyses du monde actuel sont des éclairages lumineux sur des questions comme l'utilisation de plus en plus grande de l'anglais (chapître"Faite en français la recherche parle en anglais"), ou le rôle des églises dans le chapître "Religion et pratiques humaines" ou enfin le rapport entre la création artistique et la découverte scientifique ("New York, New York").

E-E Baulieu est membre de l'Institut et directeur de l'Unité 33 de l'INSERM. En 1989, il a reçu le Prix Lasker de médecine pour ses travaux d'endocrinologie.

Daniel Bret

 

Les dernières lignes de l'ouvrage :

"Mon combat pour le RU 486 ne peut donc être interprété comme l'exaltation d'une idéologie qui s'opposerait à d'autres idéologies, d'un système de croyance qui s'opposerait à d'autres croyances. Même si j'ai la conviction que le contrôle de la procréation est une nécessité vitale, autant physique que spirituelle pour l'humanité dans son ensemble, et que la découverte à laquelle j'ai participé peut apporter une contribution importante, je ne chercherai jamais à l'imposer. Le RU 486 m'a au contraire toujours semblé symboliser l'irrépressible désir de savoir et de guérir des savants et des médecins, seulement soucieux de servir."


07) Ajisme et Société

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Point de vue de Lucie Bloncourt

Voici un autre point de vue à propos du Planning Familial, apporté par Lucie Bloncourt dont nous avions déjà eu le plaisir de publier un texte dans notre numéro 25 de Mai 1998. Elle évoquait le plaisir qu'elle avait eu à marcher en chantant. Ici c'est le médecin qui parle. Je note qu'elle non plus ne répond pas à ma question : "Pourquoi les AJ ou du moins les ajistes ont-ils été au centre de cette question dès le départ ?" db

Chers amis,

 

Dans le cadre de la tribune libre de RAYMOND JULLIEN, je me permets de vous livrer quelques réflexions et témoignages inspirés par mon expérience de gynécologue et qui me tiennent très à coeur.

Tout d'abord, il convient de dissiper une confusion :

quand on parle de 12 semaines, on doit préciser qu'il s'agit de 12 semaines à dater du premier jour des dernières règles, ce qui correspond à une grossesse d'environ 2 mois.

Or il faut savoir qu'une interruption de grossesse dans les limites de un mois et demi et deux mois et demi, est une intervention généralement bénigne, physiquement et moralement peu traumatisante. A ce stade, rares sont les complications immédiates et les conséquences néfastes sur l'avenir obstétrical de la femme.

Par contre au delà de trois mois, l'intervention devient rapidement délicate : plus le foetus se développe, plus on doit faire appel à des techniques élaborées lesquelles au delà de 5 mois peuvent s'apparenter à ce massacre que décrivent avec tant de complaisance les vertueux adversaires de l'IVG.

L'évacuation devient alors un véritable geste chirurgical, pouvant entrainer des complications sérieuses ( hémorragie, perforation). C'est justement pour éviter les risques d'une intervention trop tardive, que le législateur avait jugé raisonnable de limiter à 2 mois le délai ( et non pas dans un souci moralisateur comme l'avait laissé entendre la presse de l'époque avide de sensations ).

Actuellement avec tous les atermoiements imputables aux démarches diverses et les entretiens prêchi prêcha psy... imposés les délais sont vite dépassés. .

Je suis stupéfaite et scandalisée de constater qu'aujourd'hui encore des femmes se rendent par cars entiers à l'étranger pour subir une IVG, alors qu'avec une organisation de bon sens et une information correcte, ellles auraient pû être prise en charge sans problème dans un établissement à proximité de chez elles. C'est créer des problèmes qui n'ont pas lieu d'être...

 

POURQUOI CE MANQUE D'INFORMATIONS ?

Mon expérience professionnelle m'a appris que les femmes elles mêmes sont en partie responsables de cet état de fait : en effet toutes les candidates à l'IVG que je recevais étaient envoyées par un médecin, rarement par une assistante sociale. Aucune n'est venue me voir se recommandant d'une amie ou d'une parente qui aurait eu affaire à moi. La solidarité féminine est loin d'être aussi efficace qu'on se plait à l'imaginer.

J'ai exercé pendant 28 ans dans une clinique chirurgicale privée parfaitement équipée, dans laquelle les femmes étaient accueillies par moi même ou les autres membres de l'équipe chirurgicale avec courtoisie et sans discours moralisateurs. Sous réserve qu'elles aient été à peu près dans les temps légaux, elles subissaient leur intervention dans les 8 jours, dans les meilleures conditions de sécurité et au strict tarif conventionné. Elles repartaient dès le lendemain, soulagées et reconnaissantes

J'insiste sur le fait qu'il n'y avait pratiquement pas de délai ni aucun supplément d'honoraires.

Alors pourquoi aujourd'hui encore les femmes ne font elles pas profiter les autres de leur information ?

Pourquoi cette atmosphère de drame, de mystère et de culpabilisation soigneusement entretenue autour des candidates à I'IVG qui aboutit au dépassement des délais ?

L'interruption de grossesse est un acte chirugical parmi d'autres qui doit s'inscrire dans un service de gynécologie ou de chirurgie normalement équipé. Libre aux médecins qui la jugent contraire à leurs convictions, de s'abstenir, mais ils n'ont pas à stigmatiser les autres.

Nombreuses sont les cliniques privées qui admettent les IVG dans l'ensemble de leurs activités chirurgicales. Je n'ai pas connaissance qu'elles aient été submergées par les demandes.

Avoir voulu créer des centres spécialisés pour l'IVG a été la pire des maladresse pour les raisons suivantes:

1°) beaucoup de femmes ont été persuadées que seuls les centres d'IVG étaient habilités pour pratiquer l'intervention d'où confusion et par conséquent perte de temps,

2°) le recours à ces organismes a généré tant de complications administratives que les délais ont été rapidement dépassés.

3°) Les médecins qui pratiquent dans ces centres, se sont sentis très vite montrés du doigt et méprisés. Le public tout en profitant de leur disponibilité, les accuse souvent d'activité contraire à l'éthique de leur profession. On peut comprendre qu'il soit déprimant pour un médecin d'être confiné dans un rôle de "faiseur d'anges" mais s'il doit aussi supporter l'opprobre de l'opinion publique, cela devient intolérable pour lui.

Sous prétexte de libéralisation de l'IVG, on a crée des ghettos malsains, dans lesquels, passé le premier effet médiatique voyeuriste et provocateur, personnels médecins et patientes se sont trouvés emprisonnés dans un climat de mépris et de culpabilisation... Ici comme dans tous les domaines d'ailleurs, notre société a tendance à culpabiliser les victimes.

Une prolongation de deux semaines devrait suffir pour régler les problèmes d'une IVG dans un délai raisonnable, à condition que soient supprimés ces préliminaires humiliants et infan-tilisants qui positionnent la femme en état d'infériorité et prétendent la déposséder de son libre arbitre. 

Dr Lucie Bloncourt. le 9 Janvier 2001


08) Histoire des Auberges de Jeunesse

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AJ de Grenoble

 par Paul Wohlschlegel

 

Ecrire l'histoire des auberges de jeunesse et du mouvement ajiste, en particulier dans notre région, reste un objectif que nous pouvons peu à peu atteindre avec l'aide des copains. Paul Wohlschegel a repris sa plume et terminé l'histoire de l'AJ de Grenoble. Quelques petits points restent à vérifier ou à compléter indiqués par des parenthèses… merci à ceux de nos lecteurs dont la mémoire sera suffisamment efficace pour compléter ces vides…

On se rendra compte dans ce récit à quel point le rôle de quelques copains très motivés, impliquant parfois toute leur famille, va être déterminant pour créer une AJ malgré toute les entraves qui pourront baliser leur chemin. Et comme on peut le deviner c'est une vue sans doute partielle. Nos colonnes restent ouvertes à nos lecteurs qui voudraient compléter ce récit ou l'éclairer différemment.

db

 

De nouveaux éléments : La Gauche et les Jeux Olympiques

C'est alors qu'un concours de circonstance va débloquer la situation:

- le choix de Grenoble pour les Jeux Olympiques d'hiver de février 1968- l'élection d'une nouvelle municipalité dirigée par Hubert Dubedout avec entre autres, notre toujours dévoué Pierre Coli comme conseiller municipal.

- la bonne entente entre cette municipalité et celle d'Echirolles qui avait pour maire Georges Kioulou.

L'année 1966 apportait donc pour les Ajistes des espoirs sérieux.

L'élection à Grenoble d'une municipalité de Gauche conduite par Hubert Dubedout et dans laquelle Pierre Coli devenait conseiller municipal remplaçait une municipalité de Droite dirigée par le Docteur Michallon. Les Jeux Olympiques d'Hiver approchaient et il fallait de toute urgence créer un centre d'accueil pour les jeunes passionnés par cet événement. J'étais alors président de l'A.D.A.J de l'Isère.

Les discussions entre municipalités aboutissent

Comment se déroulèrent les discussions entre la municipalité de Grenoble et celle d'Echirolles conduite par Georges Kioulou maire communiste élu et réélu depuis la Libération ? Cet aspect nous a échappé. Seul le secrétariat national de notre mouvement était partie prenante mais le résultat est là.

La Municipalité d'Echirolles propose un terrain situé dans un quartier tranquille, prés de la route nationale reliant Grenoble à Gap et au Midi, à proximité d'une ligne de bus. La Municipalité de Grenoble offre une subvention de 200 000 Frs, somme importante pour l'époque. Le reste proviendra de la participation de la FUAJ et des services de Jeunesse et Sports. La direction départementale de Jeunesse et Sports nous aidera également pour l'équipement intérieur. Le montage financier résolu, il fallait passer à la réalisation pratique. D'autres soucis nous attendaient.

Un projet mené de Paris

Les plans et les décisions qui incombaient à notre mouvement étaient décidés à Paris. L'architecte Schweizer avait conçu un projet intéressant avec un patio intérieur,ce qui était une nouveauté pour l'époque et à plus forte raison pour une AJ. La secrétaire générale de notre mouvement, (…) appuyait ce projet. Au printemps 1967 tout était prêt et la demande de permis de construire était déposé à la Mairie d'Echirolles. Et l'attente commença… et elle dura longtemps.

Dossier perdu ?

Une personne de ma famille (mon beau-frère) responsable dans une entreprise de bâtiment, intéressé par ce projet, se renseignait régulièrement dans les bureaux de la D.D.E. et chaque fois nous apportait la même réponse: il n'y a aucune trace du dossier. En août, lors d'une entrevue avec M. le Maire d'Echirolles, je soulevais ce problème. Le Maire parut très surpris de cette absence de dossier et promit de se renseigner et de nous donner rapidement une réponse. Elle nous parvint quelques jours plus tard. M. Kioulou avait retrouvé notre projet sous une pile de dossiers dans un de ses services! L'employé responsable, pour une raison que l'on ignorera toujours, ne l'avait pas transmis.

Les délais deviennent trop courts et on fait du Pailleron !

Plus tard nous avons appris que le promoteur qui s'occupait de la construction des immeubles du secteur n'était pas d'accord pour céder le terrain qui nous concernait. Était-ce donc une relation de cause à effet ? Toujours est-il que le dossier put enfin partir, expédié par M. Kioulou lui-même mais les semaines et les mois s'étaient écoulés. Une fois le permis accordé, il fallut trouver une entreprise mais alors les impératifs avaient changé. Nous étions à l'automne et l'AJ devait ouvrir pour les Jeux Olympiques de Février 68. Qui a pris la décision de construire avec le procédé modulaire qui sera plus tard tristement célèbre sous le vocable "Pailleron"? C'est une décision qui passait bien au dessus du groupe ajiste local.

L'Association Départementale est ignorée

Début novembre, dans le froid, le vent, la pluie et la neige les travaux ont commencé. Les fondations et le sous-sol en béton tout d'abord,puis la dalle du rez de chaussée et les piliers et poutrelles métalliques qui se croisaient, se mariaient. Des bâches permettaient dans une bien faible mesure aux ouvriers de se protéger des intempéries. Des photos sont là pour rappeler cette période. Il faut reconnaître que, malgré tout, les travaux avançaient très vite; la réunion de chantier hebdomadaire paraissait dérisoire; un représentant de Paris et moi-même assistions à celle-ci mais je n'avais aucun pouvoir et le reste de la semaine l'entreprise agissait librement.

Or au bureau de l'ADAJ, il y avait des camarades compétents dans des domaines aussi variés que l'électricité, la menuiserie et même la surveillance de chantier. Il est donc regrettable que nous n'ayons jamais pu nous exprimer. Je me souviens d'avoir osé faire une remarque un jour où l'on collait des carreaux de faïence pour les douches sur des panneaux de particules, non conçus pour cet usage. Il m'a été répondu que je n'avais pas à intervenir. Il fallut refaire ces travaux quelques temps plus tard!

Le groupe ajiste termine les équipements

Les semaines passent, les travaux avancent et pendant ce temps là, le groupe Ajiste, avec l'aide de la DDJS s'occupe de la meubler, équiper la cuisine, et trouver la vaisselle. Les travaux sont terminés à temps… ou presque. Il manquait seulement l'électricité, l'entreprise ayant déménagé son installation de chantier. A nouveau le groupe Ajiste a pu intervenir en catastrophe. Des centaines de mètres de câbles électriques nous ont été prêtés (par mon beau-frère), des chevrons qui serviront de poteaux me seront donnés par mon oncle (Scierie Pillet) et transportés par le camion de Michel Garcin, frère de deux copains ajistes. Et le groupe s'est pris par la main pour mettre en place tout cela....avec le sourire et beaucoup de philosophie.

L'AJ est Olympique

Les Jeux Olympiques de Grenoble se sont ouverts comme prévu, l'Auberge de GRENOBLE-ECHIROLLES également. Pour la petite histoire nous avions même obtenu du Comité Olympique le droit de faire graver sur le tampon de passage de l'AJ le sigle de ces Jeux Olympiques.

Une relation difficile avec le nouveau Père Aub' *

Février 1968 était l'aboutissement de dizaines d'années d'efforts- Le travail de générations de "Copains Ajistes" était enfin récompensé. Lors de l'inauguration officielle, nous avons bien pensé à tous les Anciens qui rêvaient depuis si longtemps d'une AJ dans la région grenobloise. Malheureusement cette réali-sation va apporter un grand bouleversement dans la vie du groupe. En effet, très vite entre le groupe et le nouveau Pèr'Aub, des divergences vont apparaître. Pourtant le groupe avait tout fait pour que la vie à l'AJ soit la plus agréable possible. Rarement une AJ fut ouverte dans d'aussi bonnes conditions. Il ne manquait rien du point de vue matériel.

Le désaccord sur Corrençon

Entre les "Professionnels" et les bénévoles que nous étions des différences de mentalités provoquaient souvent des discussions qui n'aboutissaient pas. Par exemple à propos de l'auberge de Corrençon. En effet l'ancienne AJ avait dû être démolie à la suite du tremblement de terre de 1962. La DDJS de l'Isère nous était alors très favorable grâce à la présence d'un des frères Deiber (Yves) et d'un inspecteur très sympathique, M. Faivre. Cet organisme nous proposa un jour un terrain à Corrençon ainsi que l'octroi d'un prêt capable de couvrir les dépenses de construction. Il s'engageait également à nous l'équiper dans les années suivantes. Comme la FUAJ n'avait pas, à ce moment là, les moyens financiers pour réaliser ce projet, le bureau départemental jugeait qu'avec les ressources des AJ de Chamrousse et de Grenoble-Echirolles, nous pouvions supporter cet investissement. Or le Per'Aub d'Echirolles annonça qu'aucun argent ne sortirait de son auberge pour en financer une autre. Devant ce refus il était donc impossible de réaliser ce projet.

L'amertume

C'est le cœur bien lourd que j'ai dû refuser ce "cadeau" de Jeunesse et Sports...si bien que j'ai décidé de quitter le mouvement ajiste qui avait pourtant profondément marqué toute ma jeunesse.

Paul Wohlschlegel

 

* l'ancien Père Aub' qui est un ami pour certains d'entre nous, a sans doute une analyse un peu différente et s'il souhaite apporter son point de vue, nous serons heureux de le publier.


 09) Histoire de l'ajisme

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Simone et le groupe de Joigny

Cher copain ajiste,

Je te connais seulement par l'intermédiaire du bulletin qui me fut offert par André Caquant.

Dès sa lecture, j'ai retrouvé l'enthousiasme de mes seize ans, alors que je découvrais les Auberges, parrainée par une de mes profs. J'ai alors convaincu frère, sœurs et amis, et nous formions un petit groupe à Joigny. Nous organisions des sorties avec les groupes de Sens et Auxerre. Responsable de l'intendance, je devais adresser, pour chaque sortie départementale, une demande de bons spéciaux de ravitaillement à la D.D. de Jeunesse et Sports.

C'est ainsi que nous nous sommes retrouvés un jour à quatre ou cinq devant un beau feu, embrochant sur des baguettes de bois, les biftecks (luxe suprême, même aujourd'hui !) acquis pour 22 participants. Tu connais les problèmes de désistement de dernière minute : nous avons tout dévoré ! La tirelire en a pris un coup, mais nous sommes rentrés, ayant fait le plein de protéines, de quoi faire pâlir d'envie les parents à l'heure des restrictions.

Un solide béton avait complété le repas (repas ou orgie ?) ainsi que de nombreux chants ajistes venus enrichir notre répertoire utilisé pendant la guerre. C'était notre seule distraction et c'est peu dire à quel point les AJ ont élargi mon horizon. Le fait d'être ajiste m'a d'ailleurs fait partir en région parisienne dès 46, dans une maison hébergeant soixante enfants, tous cas sociaux, dirigée par des anciens ajistes, militants de 20 ans en 36.

Je travaillais tous les dimanches, donc plus de liens avec le groupe, ni de sorties mais ces quatre ans de vie en communauté n'ont fait que me fortifier dans cet esprit d'amitié et de grande solidarité.

Tu vas penser que je suis bien bavarde ; trouve ici le témoignage de ma reconnaissance envers tous ces copains des années 30 qui ont voulu une jeunesse responsable et solidaire. Malgré les progrès du 20ème siècle, la jeunesse actuelle me fait souvent pitié.

Cette année, j'ai voulu recontacter mon parrain, Roland Deligne à Sens, décédé en 99, mais j'ai retrouvé sa femme, accidentée en juin. Je lui rends parfois visite et lui ai porté à l'hôpital le livre "L'été du grand bonheur" acheté par hasard. Comme moi, elle y a retrouvé la fraîcheur de ses vingt ans. D'ici peu elle pourra venir un peu chez moi, nous chanterons !

Merci à tous pour votre enthousiasme contagieux, je sais combien sont rares les bénévoles dans les associations.

Titulaire d'une petite retraite, je regrette de ne pouvoir participer à vos rassemblements, mais espère, grâce à l'autocollant, retrouver quelques "anciens jeunes" et éventuellement se regrouper avec Montreuil sous bois.

J'attends de voir vos carnets.

Amitiés à tous.

Simone Pichard


10) Histoire de l'ajisme

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Et toi, fils de la terre (Eliane Laugero) (suite)

par Eliane Laugero du Groupe La Borie

 

Eliane réagit au précédent article de Daniel de Villeneuve sur lequel elle n'est pas tout à fait d'accord… et je recherche toujours d'autres témoignages sur les liens qui se sont parfois tissés entre un ajiste, un groupe ajiste ou une AJ et un cultivateur, ou un village agricole. (db)

Je voudrais apporter quelques réflexions, suite à l'article de Daniel de Villeneuve paru dans le bulletin du Sud Ouest et repris par le bulletin de Rhône Alpes. Je me dois de réagir, car sinon cela va devenir une vérité historique.

«Fils de la terre», nous n'étions pas nombreux, c'est vrai. Mais les raisons invoquées me semblent un peu simplistes et radicales: organisation patriarcale, influence du clergé réactionnaire, engagement difficile...

Il ne faut pas exagérer. Nous étions quand même au 20éme siècle et nous savions ce qu'étaient le cinéma ou la radio. Sans doute les Bouches du Rhône, le Vaucluse n'ont jamais fait partie de la France profonde arriérée et cléricale! Mes parents, mes grands-parents, profondément laïques et athées, ont toujours eu des idées progressistes, et ils n'étaient pas les seuls.

Il y a toujours eu des livres à la maison et ma mère nous accompagnait au cinéma le dimanche à Cavaillon.

Pendant la guerre, Jean SIDOINE, un ancien de 36, lui ! révoqué de l'enseignement pour ses engagements pacifistes, en liaison avec les maquis, s'arrêtait souvent à la maison ainsi que CLAUZADE sur son vieux vélo.

C'était alors l'évocation de leurs souvenirs ajistes : les vacances à vélo, le camping, l'amitié... Tout cela nous faisait envie et rêver mon frère, ma soeur et moi. Et lorsque fin 45 le dit SIDOINE nous «enlève » nous étions prêts, nous étions mûrs ! C'était notre première sortie - une réunion espérantiste à l'AJ de la Barthelasse à Avignon - suivie de bien d'autres, de camping, de vacances. Jusqu'en 1952 donc je suis restée paysanne. Nous étions une dizaine à ce moment là à Plan d'Orgon et dans le Vaucluse. C'est peu, j'en conviens, mais il faut souligner les exceptions.

Je signale que j'ai dû quitter l'école en 1940, à l'âge de 12 ans et demi, après le certificat d'études primaires car le gouvernement Pétain, dans sa politique de « retour à la terre » avait supprimé les bourses pour les enfants d'agriculteurs et mes parents n'avaient pas les moyens de me placer en internat. J'ai alors rejoint l'exploitation familiale et j'y ai travaillé jusqu'à mon mariage en 1952. Ce qui n'a pas empêché la MSA (Mutuelle Sociale Agricole) de ne faire valoir mes droits à la retraite qu'à compter de mon 21ème anniversaire. Ce qui lui permet de m'attribuer une pension de retraite de 301,61 F par trimestre, toutes cotisations déduites.

Eliane LAUGERO, Martigues, le 30 janvier 2001


11) Histoire de l'ajisme

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Paul Couzon et la guerre d'Algérie

Voici un sujet à peine abordé par Raymond Jullien dans son article sur le Planning dans notre précédent numéro mais qui devrait permettre de jeter un jour nouveau sur la place prise par les ajistes, sinon par le mouvement ajiste, dans la "crise" algérienne. Je me souviens quant à moi que la Ligue avait quitté la Fédération Unie en 1958, après à peine deux ans de vie commune, suite aux prises de position de cette Fédération Unie sur la guerre d'Algérie. Les historiens nous en apprendront plus sans doute, en tous cas c'est ce que propose Paul dans le courrier ci-dessous.

 

Salut,

c'est Paul d'Annecy le Vieux. Bien reçu ton bulletin et merci, et tous mes vœux.

Bien trop jeunes pour avoir connu l'Ajisme des années 36-39-45, je n'y suis venu qu'en 1956-57. Il n'en demeure pas moins que suite à mon "temps sous les drapeaux" comme on dit, et après une prise de conscience rapide, j'ai plein de choses à raconter.

Au dela de ce temps, je me suis engagé dans le cadre des AJ, contre cette sale guerre.

Je ne vais pas m'étendre, mais je suis prêt à collaborer à une autre histoire de l'Ajisme, concernant cette période s'il y a des copains qui peuvent prendre part à cette initiative.

J'ai une ou deux adresses à Clermont Ferrand.

Salut.

Paul

 

Alors si toi aussi tu peux apporter ton témoignage sur cette période difficile où pas mal de copains ont vraiment souffert et, comme pour toutes les guerres, dans les deux camps, je t'invite à nous écrire. Je propose que dans un premier temps chacun apporte ses anecdotes et réflexions. On pourra par la suite voir comment structurer l'ensemble. Bref nos colonnes sont ouvertes… noter qu'il s'agit bien à chaque fois de faire le lien entre l'ajisme et ces événements historiques. (db)


12) Histoire de l'ajisme : les grands témoins

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Salut Victor !

de Daniel Bret et Raymonde Vankeilsbeck

Je reprendrai ultérieurement cette rubrique pour la compléter sur le parcours de notre ami Victor Vankeilsbeck qui nous a quitté le 15 Décembre 2000. A son épouse Raymonde et à tous ses amis nous disons notre sympathie et comme eux nous ressentons une grande perte. Quant à moi, je revois cet ami de fraîche date m'attendant à mon arrivée à Lille pour le dernier rassemblement de cette région, m'emmenant chez lui et m'accueillant avec une gentillesse sans pareille.

C'est aussi lui qui entonnait avec conviction l'Internationale lors de la veillée, ou qui me faisait écouter les chants des révolutionnaires allemands qu'il avait enregistrés. On trouvra ci-dessous quelques extraits des courriers de Raymonde et de ses enfants qui montrent que son rayonnement n'était pas réservé aux ajistes. Où que tu sois maintenant, vieil ami, continue à veiller sur nous !

db

 

de Raymonde le 3 Janvier 2001

…il était très bien depuis près de deux ans et se donnait avec plaisir aux manifestations de l'ANACR. Le mardi il avait pris la voiture pour se rendre à un collège de Béthunes et y parler de ce que fut l'occupation du Nord Pas de Calais de 40 à 45. Le vendredi, il était attendu avec ses amis à Douai et avait décidé de prendre le train qui s'arrête à Ronchin. Et c'est en montant une passerelle assez rude pour composter son billet qu'il a été pris d'un malaise. Le Samu n'a pu le réanimer.

de Raymonde le 21 Février 2001

…Nous avions été si heureux, grâce à ton bulletin, de nous rendre à Lyon pour l'AG de Rhône-Alpes, de visiter ces fameuses traboules dont je rêvais depuis que j'avais lu "Le premier accroc coûte deux cents francs" d'Elsa Triolet, le merveilleux musée gallo-romain et d'apprécier l'auberge avec tous ces jeunes si sympa. Quatre merveilleuses journées , les photos sont là pour me le rappeler.

… c'est grâce à lui que j'ai parcouru l'Europe avec notre petite caravane pliante qui avait succédé à nos tentes de camping. Aussi suis-je contente que nous ayons renoué il y a plus de dix ans avec les AJ. Victor, plein de projets, s'était inscrit au rassemblement de la Rochelle…je pense bien y aller.

J'ai relu l'article de René Portal des numéros 29-30 du bulletin et j'ai regretté que mon Victor n'ait pas pu, lui aussi prendre son sac à dos en 1943. Mais le pauvre, pratiquement soutien de famille, aurait été bien empêché de demander à ses parents un peu d'argent pour subsister quelques jours. C'est qu'il y avait deux lignes de démarcation à franchir pour passer en France dite libre, avec dans le Nord Pas de Calais une densité de militaires la plus forte de tout l'hexagone.

Mes enfants avaient préparé un texte, en hommage à leur père. Ce texte a été lu à la cérémonie des obsèques par un ami de l'ANACR et offert à ceux qui le désiraient.

Victor, Papa, Daddy

Certains croient en une vie autre, après celle-ci.

Nous n'avons, quant à nous, aucune illusion de la sorte, et nous devons bien nous faire à l'idée que nous ne le reverrons plus jamais, ni ici,. ni ailleurs. Sauf, bien sûr, dans le souvenir bien vivant qu'il laisse en nous tous.

Le souvenir d'un homme bon, fort et drôle.

Un homme bon

Bon avec nous, d'abord ; c'est un père et un grand-père tellement aimant et généreux que nous perdons.

Ses amis parleront de lui avec des mots semblables. Les proches, les voisins, mais aussi, nombreux, ceux des réseaux, des auberges, de l'ANACR, de France Russie.

C'est parce qu'il supportait mal le malheur et l'injustice qu'il a rejoint les Jeunesses Communistes, et qu'il a rêvé, avec eux d'une société plus juste : l'utopie socialiste à laquelle il est resté fidèle toute sa vie, malgré l'évidence tragique de l'histoire. L'utopie, il en a fallu à plus d'un, dans ce monde, pour penser une autre vie, et la sienne était respectable.

Un homme fort

Fort dans sa vie professionnelle, qu'il a construite par sa volonté et son énergie à ne pas subir une existence trop socialement déterminée.

Fort aussi pour résister, modestement peut-être, pendant cene période noire de notre histoire qui était aussi celle de ses vingt ans.

Période sur laquelle il avait choisi de témoigner, soucieux comme tous ceux qui ont connu l'horreur du fascisme, qu'elle ne tombe jamais dans l'oubli et que l'histoire ne se répète pas. Ses derniers pas, d'ailleurs le conduisaient vers des enfants, à qui il allait raconter.

Un homme drôle

Bon vivant, comme on dit, avec un solide sens de l'humour et de la dérision. Il savait jouer avec les mots et réinventait le lexique, pour faire rire les enfants surtout, et il y arrivait bien.

Un esprit caustique aussi quand il s'attaquait à une religion qui n'a jamais su lui démontrer qu'elle s'intéressait aux hommes. Les croyants sincères, de ses amis, ne lui en tenaient pas rigueur.

Sa vie s'est achevée ce vendredi 15 décembre. Il l'avait bien remplie, et pouvait en être fier.

Comme nous, d'ailleurs, nous sommes heureux d'être les enfants de cet homme là.


13) Histoire de l'ajisme : les grands témoins

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Marc PAILLET (1918 - 2000) nous a quittés...

de Charles Jourdanet

 

Charles Jourdanet évoque le souvenir de Marc Paillet décédé récemment. Marius Dépouly m'avait aussi fait parvenir un article du Monde du 7 Janvier 2001 qui montrait ses liens avec François Mitterand (membre de la Convention des institutions républicaines ( de 62 à 71), directeur de la propagande pour la campagne présidentielle de 1965, ayant appartenu aux cabinets d'Olivier Stirn et de Jean-Pierre Soisson dans les gouvernements de Michel Rocard et d'Edith Cresson. Cet article passait sous silence le lien de Marc avec les AJ. La première fois où j'ai entendu parler de lui fut par Jo Dépouly dans les années soixante : Jo m'avait décrit la très forte impression que Marc lui avait faite lors d'un congrès des AJ juste après guerre. Il avait eu devant lui un tribun remarquable et d'une clarté qui permettait d'entrevoir un grand avenir politique. Je regretterai bien sûr de ne pas avoir su saisir l'occasion de rencontrer cet homme… mais l'aurait-il voulu ?

Daniel Bret

 

Un copain de plus nous a quittés il y a peu. L'ami Marc Paillet est décédé le 29 décembre dernier. Ses obsèques se sont déroulées le jeudi 4 janvier 2001 dans l'intimité. Nous adressons à sa famille nos sincères condoléances.

Marc Paillet était né le 15 octobre 1918 à Chalon-sur-Saône. Son père Georges était professeur d'histoire et de géographie, notamment à Marseille. Marc fit tout d'abord des études au lycée Faidherbe, à Lille, puis à Marseille au lycée Thiers jusqu'à math élem. enfin à l'automne 1936 à Paris, en khâgne à Henri-IV et à la Faculté des lettres.

C'est à Paris que Marc Paillet avait adhéré au mouvement des Auberges de Jeunesse, en 1937, dans un club très influent : celui de Paris-Sud. "A l'intérieur de ce mouvement, avait-il expliqué un jour, s'affrontaient de nombreuses tendances : des communistes, des trotkystes comme moi et aussi des pacifistes.

C'est avec ces derniers qu'à partir de 1938-39 les polémiques avaient été les plus rudes. Chanter "Auberge blottie au fond du vallon résiste à la folie de l'appel des canons", cela nous était apparu, par rapport aux menaces qui pesaient sur le monde, une riposte dérisoire voire irresponsable. Et de fait, cela l'était ! ".

Licencié ès lettres et diplômé d'études supérieures d'histoire et géographie, le hasard avait fait de Marc Paillet, sorti dans les 70 premiers du Groupement de candidats élèves officiers de réserve, après qu'il y eut été affecté en septembre 1939 , un élève de SaintCyr. "Ce que j'ai vu, indiquait-il, témoignait d'une impréparation scandaleuse. Pour certains dirigeants, l'Armistice fut certainement une divine surprise : enfin on en terminait une bonne fois avec le "Front Populaire" devaient-ils estimer".

Après l'Armistice, Marc Paillet fit partie des cadres des "Camarades de la Route", sous la couverture desquels furent constitués des réseaux de Résistance, dont l'organisation trotskyste à laquelle il participa sous le nom de Soudran et qui était basée à Lyon.

A la Libération, il entama à "Cité-Soir" une carrière de journaliste qui se poursuivit à "Combat", puis en 1948 à 1' AFP (Agence France-Presse ). Il fut nommé en 1982 membre de la Haute autorité audiovisuelle.

Son éloignement du trotskysme date de 1948.

En 1973 il publia "Marx contre Marx" : "C'était à l'époque, dit-il, une rupture avec le marxisme-léninisme. Et si je le réécrivais aujourd'hui, ce serait une rupture avec le marxisme tout court".

"Quant aux auberges de jeunesse, ajoutait-il, ne conviendrait-il pas de leur restituer la place qu'elles ont réellement occupée jadis ?".

 

Marc Paillet a publié de nombreux ouvrages.

Citons notamment, dans les Essais : "Le Journalisme, quatrième pouvoir" (Denoël 1974), "Le Grand inventaire : socialisme ou libéralisme ?" (Denoël 1985), "Télégâchis" (Denoël 1988).

Dans les romans : "Le Bal des dollars" (Denoël 1989), "Le Remords de Dieu" (Pocket).

Dans la série "10-18" (Collection les Grands Détectives) : "Les Enquêtes d'Ermn-le-Saxon" (en 7 épisodes) : "Le Poignard et le Poison" ( 1995 ), "La Salamandre" (1995 ), "Le Gué du diable" (1996), "Le Sabre du Calife" (1996), "Le Spectre de la nouvelle lune" (1997),"Le Secret de la Femme en bleu", "Les Wikings aux bracelets d'or" (1999).

Ch.Jourdanet

 

A Lyon, avec les "Cam'Route", extraits proposés par Charles J.

"Pendant l'Occupation, les "Camarades de la Route" basés à Lyon, organisation d'auberges de la jeunesse autorisée par Vichy, a servi de couverture à des réseaux de résistance communistes et trotkystes dont le mien.

Georges Lamirand, secrétaire général à la Jeunesse, n'est pratiquement jamais intervenu. Avec POM et Marcel Petit un camarade et ancien prote, nous avons édité un journal, "Routes", pour lequel j'ai fait quelques articles.

"A Lyon, j'ai dirigé une chorale qui a donné, après la défaite allemande, quelques représentations.

"L'esprit "auberges" s'est retrouvé dans les cabarets-spectacles, à partir de 1945, et plus tard dans les "Cafés-Théâtre". Quant à la troupe de Jean-Pierre Grenier, "Le Chariot", devenue par la suite la Compagnie GrenierHussenot, dont ma mère, Marise Paillet, a d'ailleurs fait partie, j'en ai conservé de nombreux souvenirs".

Marc PAILLET


14) Histoire de l'ajisme : la période de la guerre

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Corvée de bois à la Féclaz le 29 Octobre 1944

de Micheline Dumaz-Lapeyre

 

Un personnage qui a marqué son époque fut Micheline Dumaz-Lapeyre. Elle fut secrétaire du Groupe Ajiste de Chambéry à la fin de la guerre. Elle avait un talent certain pour écrire et pour dessiner. Nous vous proposons ici un texte où elle raconte, avec quelque humour et en vers, l'expédition que nos anciens faisaient à pied pour rejoindre leur chalet de l'Aurore à la Féclaz. Chalet dont notre regretté Marcel Vironchaux fut le Père Aub' d'hiver pendant quelques années. Ce texte est illustré d'un dessin d'époque montrant la descente avec les skis plombés au béton. Micheline nous a aussi passé des croquis pris sur le vif lors du Congrès des AJ de 1945. On y reconnaît quelques uns des responsables de l'époque mais je n'ai plus la place dans ce numéro. Quant aux personnes citées dans le compte-rendu de sortie, Micheline a pu nous retrouver les noms et nous les avons ajoutés en fin de texte.

Daniel Bret

 

A longues enjambées car un peu en retard

Le délégué d' pays*, ses quatre cheveux au vent

Arrive souriant vers seize heures un quart

Et nous trouve immobiles, figés en un seul rang.

Nous sommes par la place une bonne dizaine

A le dévisager, vraiment il en vaut la peine :

Sac au dos, jambes nues, la masse sur l'épaule,

Impassible, l'air narquois, il est réellement drôle.

Les sacs s'alignent à terre - Qu'arrive-t-il tout à coup ?

Dans notre hilarité, sommes-nous devenus fous ?

Hélas : pas de car et des charges pesantes

Que nous examinons d'un regard courroucé :

Allons-nous laisser là ces boîtes reluisantes ?

Après un bref conseil, les manches retroussées,

Nous démarrons à pied, joyeux et triomphants.

Quel est donc ce grand diable au détour du chemin,

Poussant une carriole d'un petit air malin ?

Eh ! Valentin, pardi, sans sa digne moitié

Qui de son pas tranquille va chercher son poussier.

Sur les monts, sur les monts, rencontre inévitable,

Fallait-il que la tante de Paulette soit là ?

Premier arrêt - Soudain un cri lamentable :

"La clef ! J'ai oublié la clef" crie Jo ! Voilà !

Ma foi, nous entrerons par la fenêtre.

Vite dépêchons-nous, déjà le froid pénètre,

Et la montée est longue et ses chemins boueux,

Souliers jaunes, tout neufs, nous font cligner des yeux

Sur Gilberte, ravie de les voir tant reluire

Cependant qu'intrigués par une serviette en cuir,

Nous demandons "Paulette, quel est ce sac ajiste ?"

André, flegmatique, prudemment s'est mis en piste

D'un peu de vin ; c'est son faible, la bouteille :

Discrètement, Jo le suit derrière la treille,

Est-ce pour l'aider ou pour en profiter ?

Bientôt c'est Pragondran et ses gens hébétés,

Braquant leurs regards fixés sur nos jambes poilues.

Rose et frais comme à son habitude… et repus,

Edmond, souriant, nous attend, flanqué de René.

Chacun a déjà faim - Une heure encore à damner.

"Miche, quel est le menu ce soir" crie Lucette ?

"Fromage, singe, confiture, vitamines en tablettes

"Biscuits, lait et café et encore des choses…"

On tombe, trébuche, s'embourbe, ce n'est pas tout rose,

Marcelle, de la boue, ne peut sortir ses pieds,

Il faudrait peut-être appeler les pompiers !

Sourde rumeur qui s'élève : "Bacon, bacon,

Mais, mais, mais, quel est donc cet étrange canon ?

Pauvre Miche, ils l'auront et sont tous contre elle,

Ces goujats affamés, ces goinfres de mortadelle,

Depuis Marcel, Henri, Biset pourtant si calme,

Jusqu'à Edmond bien sûr, à bout de souffle, elle cale.

Louis, compatissant décharge le sac de Miche

Au profit de celui de Jo, elle repart et s'en fiche.

La montée se poursuit, semée de gais refrains

Cependant que de bûches quelqu'un donne le frein

La lampe acétylène d'Edmond forme des ronds

Dans le chemin montant que nous trouvons très long.

Mais voici le sommet, ses prés et ses sapins,

La neige que nous traversons à fond de train.

Et puis c'est le chalet ; nous voilà arrivés,

Vite l'échelle ; il ne s'agit pas de chavirer

Le froid nous glace et nous pénètre jusqu'aux os.

Aussi tous s'activent après le feu, le Ravito

Les pluches de pommes de terre traditionnelles

Que nous agrémentons de quelques ritournelles.

La boîte de bacon, reluisante et superbe

Attire maints regards, que la cuisinière en herbe

Vaincue, devra contenter en sortant l'ouvre-boites

Cinquante-quatre tranches nous laissent roses et moites :

Et de tout : des biscuits, des bonbons blancs et roses…

A table affamés ! A toutes ces fortes doses,

Les estomacs résistent mais se révèlent lourds.

Autour d'un bon feu, quelques uns font les sourds

Alors que de chansons quelqu'un donne le ton.

Cependant que Fernand, le poing sous le menton

Fait griller les châtaignes d'un air tout attendri.

Des bruits, "Raymonde, c'est Raymonde, clame Jo ravi !

Voilà deux heures qu'il l'espère, il en est tout marri !

Minuit bientôt ! Qui entre devant notre Jo tout ébahi ?

Mais Fred Blum, puis Renée et Raymonde tous soufflant,

Ayant faim. La veillée se poursuit en chantant

Et ce n'est bien tard que nous allons dormir.

Raymonde et Renée, dans leur coin ne font que rire

Georgette excédée les douche à la cafetière !

Les garçons, par contre, ronflent la nuit entière.

Marcelle est compressée entre Lucette et Paule

Et fait des contorsions pour tourner son épaule.

Miche de sa gorge ne peut sortir un son.

De la bouche et du nez, tel un bruit de canon

Jo avantageusement, mène le train des ronfleurs.

Le jour nous surprend ; debout car il est l'heure…

A demi-larmoyants, tous nous nous étirons.

Un café succulent nous rassemble en rond

Agrémenté de lait, confiture, beurre, fromage ;

Pourtant il faut quitter la table, quel dommage !

La hache sur l'épaule, ou la corde, les garçons

Se hâtent vers la forêt, aux lèvres une chanson.

Les manches retroussées, les cheveux en bataille,

Remuant scies, chevalets et branches, les filles taillent.

Les unes cousent les paillasses, d'autres frottent un plancher

C'est merveille de voir les filles à l'ouvrage !

Certes, les Ajistes ne manquent pas de courage !

Les troncs pesants amenés sont vite débités,

Dans la cave, aussitôt, en bûches empilés.

Que de bois ! et de mains et d'épaules meurtries !

Le garde-forestier en serait bien contrit !

La cuisinière rouge et essoufflée, se presse

Afin de contenter tous ses gars harassés.

Ces voraces se jettent sur les mets préparés

Ne trouvant pour une fois, aucun plat taré.

Même la crème est engloutie, pourtant amère

Pour un peu, elle vous donnerait le mal de mer !

Heureusement, la marmelade de pommes

Arrosée de gnôle, fera rougir les "trognes".

De la fenêtre, Edmond vise une bouteille

Que bientôt tous troquent contre nulle autre pareille :

La girouette, et c'est devant elle, imbattables

Braquant nos yeux perçants sur des trous introuvables

Que nous nous assemblons pour le retour en ville.

Par moitiés, sagement répartis en deux files :

L'une empruntera la Doria, l'autre le Croc,

Et de chaque côté, nous partirons au trot !

Les descendeurs de la Doria, ah ! ce sont des malins !

De pommes et de poires, leurs sacs sont trop pleins !

Tandis que leurs copains, derrière le Nivolet

Ne trouvent pas un fruit, ni du vin, ni du lait.

Afin de terminer cette rude journée

Nous décidons d'aller tous ensemble au ciné.

Hélas ! Plus de places ! Et il faut se quitter…

"Après un jour pur et joyeux

Voici le moment des adieux

Amis, il faut nous quitter

Mais notre amitié durera

Jusqu'à la mort et par delà

Amis, il faut nous quitter…

 

Parcours de cette sortie à pied : depuis Chambéry, Vérel, Pragondran, Chemin du Croc.

 

les participants :

Miche Micheline Dumaz-Lapeyre

*Jo Jo Dépouly, délégué de pays

André André Bianchetti +

Biset Georges Biset

Edmond Edmond Ramusat

Fernand Fernand Dalmagne

Fred Blum Fred Blum

Georgette Georgette Carron-Biset

Gilberte Gilberte Dutruc-Navette +

Henri Henri Saurel +

Louis Louis Viailly +

Lucette Lucette épouse Magnon

Marcel Marcel Zublena +

Marcelle Marcelle Carle-Bertrand

Paule ?

Paulette ?

Raymonde Raymonde ?

Renée Renée Mongilardy

Valentin André Vigne

 


15) Histoire de l'ajisme : la période de la guerre

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"BERG FREI !"

ou la légende de la Forêt Viennoise dédiée à mon fraternel ami Roland GRANDIERE.

de Pierre JAYER

 

Bien que le récit de notre ami Pierre JAYER ne soit pas rigoureusement lié à l'histoire des AJ, sinon par une brève allusion aux chants ajistes, nous avons parmi nos lecteurs suffisamment de copains Amis de la Nature pour que ceux-ci au moins s'y retrouvent. J'ai bien aimé quant à moi cette illustration pleine de poésie parfois des amitiés ou même des amours qui ont pu exister par delà les frontières malgré l'esprit combatif des périodes de guerre… c'est pourquoi je l'ai reprise ici. db.

Ainsi que je l'ai raconté dans la revue espérantiste SAT-AMIKARO à l'occasion de son décès, notre regretté camarade se trouvait avec moi en Autriche dans les années 43-45 comme jeune travailleur forcé requis au titre du S.T.O. (Service de Travail Obligatoire). Parmi les multiples aventures que nous avons vécues en commun, j'ai choisi celle-ci car elle a laissé dans nos cœurs d'inoubliables impressions.

Roland qui, très jeune, était habitué à randonner et camper avec ses parents, aimait beaucoup la nature et l'on sait que l'Autriche est riche en paysages magnifiques, forêts, montagnes, lacs, des frontières tchèques et yougoslaves jusqu'à celles du Tyrol italien. Traversée par le célèbre Danube "bleu", elle offre un choix complet de buts d'excursions et de découvertes tous plus merveilleux l'un que l'autre.

Malgré les conditions très difficiles de notre existence avec Roland et deux ou trois camarades à lui, nous tentions de profiter de la montagne et de ses ressources et aimions en parcourir les grandioses paysages, respirant l'air pur qui aidait à oublier momentanément la terrible guerre partout présente, ainsi que l'insupportable oppression du régime nazi qui s'était abattu sur ce beau pays avec "l'Anschluss" en 1938 (annexion).

Comme j'étais affecté à Vienne la grande ville, hélas plus du tout la brillante cité rivalisant avec Paris, Roland et ses amis qui eux travaillaient en banlieue, m'invitaient souvent à participer à leurs sorties et me communiquèrent très vite leur vibrant amour de la nature, sentiment qui m'aida beaucoup lorsque je fus jeté en prison et revivait dans ma cellule les joyeuses excursions de notre petit groupe en me laissant l'espoir qu'un jour je recommencerais à parcourir librement les bois et les monts.

A Mathausen, le sinistre camp de concentration qui dominait le ruban calme du Danube, j'ai souvent remercié la nature généreuse en admirant par dessus le mur d'enceinte, les levers et couchers du soleil dont la beauté et la douceur me consolaient un peu de la misère quotidienne de l'enfer où je me trouvais.

Notre groupe aimait particulièrement faire des excursions dans les montagnes du sud de l'Autriche assez près de Vienne, escalader les sentiers caillouteux. Souvent nous croisions des promeneurs autrichiens, généralement du troisième âge - car les jeunes étaient sur le front. Ces personnes, encore très alertes, portaient le costume typique et très coloré des Tyroliens : short en peau à larges bretelles décorées d'edelweiss, chemise à carreaux, gilet ou veste en loden vert, chaussettes à étages et pompons ; pour les femmes : jupon et corsage à fleurs brodées et pour tous, chapeau de feutre gris orné d'une plume d'oiseau.

Ils nous saluaient joyeusement, non pas par l'arrogant salut nazi ("Heil Hitler !") mais par un cordial "Berg Frei" qui était le signe de reconnaissance des "Amis de la Nature" autrichiens, association dissoute dès l'Anschluss. "Berg Frei !" nous répondions de même, car nous savions que ces deux mots signifiaient tout simplement "montagnes libres !" et, qu'à vrai dire, ils contenaient et exprimaient un sentiment profond de rébellion contre le régime dominateur, sentiment symbolisé à la fois par le costume, tout juste toléré, et la volonté de marcher librement sur ces montagnes libres.

Au printemps 1944 alors que la guerre totale submergeait l'Europe à feu et à sang, Roland suggéra qu'à l'occasion de la Pentecôte, nous partions pour trois jours faire l'ascension du Rax (montagne du sud de l'Autriche) où nous pourrions trouver quelques refuges alpins pour la nuit. Je fus chargé d'acheter des billets de chemin de fer. Je me rendis donc à la gare et pris les tickets sans problème. A peine m'étais-je éloigné du guichet que je fus interpellé par deux hommes qui, bien qu'en civil, étaient visiblement par leur allure, agents de la Gestapo (police secrète nazie). Possédant assez bien la langue allemande, je répondis à leurs questions en exhibant mes billets qu'ils me confisquèrent sur le champ, me signifiant que, comme de nombreuses affiches grand format le proclamaient, "les roues ne devaient rouler que pour la victoire", la population était invitée à ne voyager que pour des motifs d'absolue nécessité et avec permission. Imaginez donc notre grave péché contre la nation, nous , simples travailleurs, de surcroît étrangers, d'avoir osé vouloir voyager par plaisir ! J'essaie de discuter en vain ! "Raus ! Weg !" fut la seule réponse (fous le camp, dehors! gestes menaçants à l'appui).

Cependant, je décidai de ne pas en rester là et, le lendemain, retournai à la gare et achetai de nouveaux billets. Nous nous retrouvâmes au jour dit sur le quai vers Graz pour notre excursion tant attendue, riant de la bonne farce faite ainsi à la Gestapo, bien décidés à profiter au maximum de ces trois jours de vraie liberté : "Berg frei !" Un vieux contrôleur poinçonna nos billets en nous saluant aimablement. La journée s'annonçait bien.

Hélas, voici qu'au bout d'un certain parcours entre dans le wagon un autre contrôleur, en civil celui-la, saluant d'un tonitruant "Heil Hitler !" auquel deux ou trois personnes seules répondirent du bout des lèvres. La vérification d'identité de chacun commença. Arrivé à nous dont l'allure n'avait rien de germanique, et voyant nos papiers, il entre dans une violente colère, nous insultant, vociférant et menaçant, prenant les autres voyageurs à témoin de l'audace de ces étrangers malgré les recommandations de l'Etat. Il promis les pires sanctions pour l'employé de la gare qui avait délivré les billets et partit en ajoutant : " au premier arrêt je vais vous faire éjecter de ce wagon". Roland et moi n'eûmes pas de mal à traduire le mot employé "auswagonieren" en raison de sa similitude avec sa traduction en Espéranto "elvagonigi".

Effectivement, au premier arrêt, notre Gestapiste revint et appela en renfort deux gendarmes qui faisaient les cent pas sur le quai, nous fit descendre sous l'œil étonné mais passif des autres voyageurs. Il ordonna au chef de gare et aux gendarmes de nous remettre dans le prochain train en direction de Vienne… Que faire ? Pas moyen d'échapper… notre belle excursion était bien compromise et il faudrait passer Pentecôte dans la promiscuité de nos camps ? Nous pouvions difficilement nous y résoudre…

Aussi, à peine ébranlé le train pour Vienne, décidions-nous de descendre au prochain arrêt, cet omnibus désservant toutes les gares. C'est ainsi que, arrivés à la première station, nous saluâmes le vieux chef de gare d'un vibrant "Berg frei !". Il nous répondit ébahi, nous voyant, perplexe, nous diriger vers le village et entrer dans un petit bois qui l'encerclait. Nous marchions à bonne allure sur un joli sentier serpentant sous les grands arbres où s'égosillaient les oiseaux et où la flore, "protégée", était ravissante. Nous nous consolions de notre mésaventure en appréciant la chance de nous promener dans la romantique forêt viennoise que poètes et musiciens ont tant chantée. De ci de là, nous dégustions quelques baies sauvages, lapins et écureuils bondissaient à droite et à gauche, bref, une idée du paradis terrestre.

Cependant, soudain le ciel devint moins bleu, le soir tombait, nous hâtions le pas espérant trouver une grange ou une cabane abandonnée pour passer la nuit, projetant dès le lendemain matin de reprendre le train pour Graz et faire notre excursion au Rax malgré tout. Nous n'avions ni carte ni lampe de poche et marchions à l'aventure. Pas question d'allumer un feu et risquant d'être arrêtés comme vagabonds ou fugitifs par une patrouille militaire.

Marchant en chantant des chants ajistes que Roland connaissait et qui résonnaient dans la nuit noire et silencieuse, nous allions nous décider à bivouaquer sous l'un des plus grands arbres qui se présenteraient ; soudainement l'un de nous crut entendre de la musique dans le lointain. Ragaillardis, nous avançons dans cette direction et les sons s'amplifient. Est-ce un mirage ? une illusion comme en connaissent les voyageurs en détresse ? Nous verrons bien. Au bout d'un moment, nous apercevons à travers la forêt épaisse et très sombre, une faible lumière, le cœur battant d'espoir, nous voilà accélérant la cadence dans cette direction. Nous arrivons devant une assez grande maison aux volets mi-clos d'où s'échappent musique, rires et chants. Sur la porte un écriteau sculpté sur un panneau de bois brut : Auberge de la Maison de la Forêt, "Gasthaus Wald Haus".

Nous nous demandons quels pouvaient être les hôtes de cette étrange auberge qui semblent festoyer si gaiement et si nous aurons le courage d'y entrer. N'allons-nous pas être rejetés et laissés dehors comme intrus venant gâter la soirée, de plus étrangers, etc… Alors risquons l'aventure : je frappe à la porte épaisse qu'une ravissante jeune fille en costume tyrolien ouvre en nous invitant à entrer. Nous ne manquons pas de saluer par notre "Berg Frei" qui reçoit quelque écho…

Sans plus de question on nous installe à une table et apporte une bière à chacun. Il y avait dans cette petite pièce un couple âgé, sans doute les parents de la jeune fille, patron de l'auberge, deux ou trois autres civils et trois ou quatre soldats accompagnés de jeunes filles. Tout le monde mangeait et buvait gaiement, oubliant un moment la guerre qui ravageait l'Europe et dans laquelle ils allaient bientôt tous se retrouver totalement plongés. L'un des soldats jouait de l'accordéon, des airs folkloriques. Nous croyions rêver et étions silencieux. Ils s'exprimaient dans un dialecte viennois que j'avais du mal à comprendre. Nous étions fatigués et avions faim. Je demandais s'il était possible d'avoir quelque chose à manger et très vite on nous apporta une bonne soupe épaisse et chaude, suivie d'un plat de pommes de terre arrosées de sauce à la viande, toutes choses dont nous avions perdu le goût depuis longtemps. Une bonne bouteille de vin blanc de pays acheva de nous remettre de bonne humeur. Roland, pensif, écoutait l'accordéon et nous disait : "Que cette musique est belle ! C'est une valse de Strauss que je connais, mais pourquoi ne dansent-ils pas ?" C'est que, à cause de la guerre, les bals et réunions dansantes étaient interdits en raison de la situation militaire plus aussi euphorique qu'au début. C'est alors que Roland, sans rien dire, se leva et, à notre grande surprise, se tourna vers l'une des jeunes filles après avoir demandé la permission au soldat qui l'accompagnait, l'invita à danser, ce qu'elle accepta aussitôt. Les chaises s'écartèrent pour les laisser tournoyer, chacun de nous regardait ce jeune couple insolite dans ce décor inattendu, bientôt suivi de quelques autres qui, dans cet extraordinaire moment, oubliaient un instant les réalités extérieures et la fureur de la guerre pour retrouver la vraie vie, croyant à nouveau en la promesse contenue dans le salut "Berg Frei", que les uns et les autres échangeaient en prenant congé, car l'heure du couvre-feu approchait. Voyant certains s'apprêter à dormir sur place, je demandai à l'aubergiste s'il pouvait nous prêter un coin du hangar aperçu en arrivant afin d'y passer la nuit. Elle se mit à rire aux éclats, déclarant "mais j'ai une chambre libre pour vous, si vous voulez". Quel miracle ! Bientôt nous suivions la jeune fille et sa mère dans l'étroit escalier qui menait au grenier où elles se mirent à préparer des lits à étage avec des draps blancs, des couvertures de laine, des oreillers, bref… le rêve continuait, car de tout cela nous avions depuis longtemps oublié l'existence et goûté la douceur…

Nous ne savions comment remercier ces deux femmes alors qu'elles nous souhaitaient "Gute Nacht" (bonne nuit). Nous les embrassâmes sur les deux joues, ce qui ne semblait pas être dans les habitudes locales, mais les fit beaucoup rire. Lorsqu'à mon tour j'enlaçai la jeune fille pour l'embrasser comme les autres sur ses joues fraîches, elle m'offrit sa bouche et nous échangeâmes un baiser auquel je ne m'attendais pas.

La lumière s'éteignit dans notre petite chambre. Nous allions nous endormir, nous félicitant de la fin aussi heureuse de cette aventure, par ailleurs si désagréablement commencée : nous allions passer dans cette auberge notre plus belle nuit depuis notre arrivée en Autriche et demain, à nous le Rax !

Je commençais à m'assoupir lorsqu'il me sembla percevoir une présence dans l'obscurité : en effet, la jeune fille était remontée et me serrait la main en m'embrassant silencieusement en se pelotonnant un instant dans mes bras. J'étais vraiment transporté dans un autre monde…

Le lendemain matin après un copieux petit déjeuner, renonçant à notre excursion au Rax, nous restâmes les hôtes de l'auberge, passant la journée à explorer les sentiers de la forêt viennoise, puis ce fut le retour, le train pour Vienne, les infectes baraques où nous logions et la reprise du travail avec, dans la tête et les oreilles la musique de Strauss, l'accueil de nos hôtes…

J'avais fait la promesse à Gerti que je reviendrais un prochain week-end, ce que je fis. Elle m'attendait, souhaitant encore être embrassée, me confessant que c'était la première fois que cela lui arrivait. Je le crus volontiers car elle et ses parents étaient assez isolés et tous les jeunes gens étaient sur le front, y compris son frère dont le sort les inquiétait beaucoup. Il y eut quelques dimanches de jolies retrouvailles, mais le 29 juin, donc peu après notre escapade de Pentecôte, je fus arrêté et emprisonné par la Gestapo au cours d'une réunion clandestine des Espérantistes viennois à laquelle Roland, qui était invité, ne put venir et échappa à la rafle. Bien entendu, je n'eus plus aucune nouvelle de personne. Transféré au Camp de Concentration de Mauthausen, près de Linz je ne pouvais que revivre notre belle aventure, trop vite écourtée. Je fus rapatrié en France via la Suisse, directement par les ambulances de la Croix Rouge Internationale sans avoir la possibilité de retourner faire des adieux à la Wald Haus et à la belle Gerti que je n'espérais plus jamais revoir car la vie en avait décidé autrement. Par contre, après de multiples pérégrinations, Roland eut l'occasion de retourner sur place : la jeune fille n'y était plus. Il fut très déçu par l'accueil des aubergistes : ceux-ci vivaient très mal l'occupation de l'armée russe pour laquelle, hélas, les mots "Berg Frei" n'avaient aucun sens.

Ici se termine ma légende de la Forêt Viennoise que nous avons vraiment vécue en pleine guerrre, pour Pentecôte, et quand nous avions vingt ans.

Aubenas "La Vigie" Décembre 1998

Pierre JAYER


16) Petites annonces

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VENTES

 Charles Jourdanet, l'auteur de "L'embellie de Marseille" 50 Rue de France 06000 NICE propose 5 Volumes "Années Mémoire" (1934-1938) à moitié prix . L'ensemble 495F (port compris).

 Edité par la Revue "Notre Temps" chaque "Année-Mémoire" est un rappel chronologique des principaux événements.


17) Livres des copains

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"PARCOURS OU BILLET POUR UNE VIE"

 De Pierre Ulysse RASQUIER.

Le deuxième tome vient de sortir. Il évoque sa vie de militant du SCI. Je vous en donnerai des extraits quand je l'aurai lu. On peut souscrire auprès de Pierre 120 Chemin de Sacquier 06200 NICE

 Chèque de 206 Francs (franco) à l'ordre de P. RASQUIER (écrit en CAPITALES svp).


18) Histoire d'en rire…

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Histoire proposée par René Portal. On pourra l'arranger un peu… l'histoire.

Un vétérinaire se déplace dans nos campagnes pour pratiquer l'insémination artificielle. Il se rend dans une ferme et fait son affaire à une superbe Abondance. Au moment de partir, il entend la vache qui dit :

 "Tu pourrais me faire un bisou quand même…"


fin

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